L'or et l'argent ont longtemps été les matériaux privilégiés des artistes pour la création de pièces aux usages variés, mais le bronze a constitué une option pratique, étant, comme les métaux nobles, un matériau pérenne. Généralement, le bronze est un alliage de cuivre, d'étain, d'aluminium et de plomb, en proportions variables, d'où ses « dérivés » connus, tels que le laiton et l'alpaga.
L'artisanat de la fabrication d'objets en bronze, tels que des statues, des statuettes, des médailles, des bijoux et des objets d'art décoratif, remonte à l'Antiquité. Le bronze fut découvert, probablement par hasard, par les Sumériens vers 3500 av. J.-C. De là, il se répandit en Perse, puis en Chine et en Égypte, pour finalement atteindre l'Europe. Initialement, on utilisait des moules en sable, remplacés plus tard par des moules en pierre et en argile. Dans l'Antiquité, les forgerons grecs et romains ajoutaient du zinc, du plomb ou de l'argent à cet alliage pour fabriquer divers objets nécessaires à l'époque. Progressivement, le bronze devint un métal très respecté par l'aristocratie et les artistes. Son utilisation s'intensifia au Moyen Âge et, avec le développement de l'industrialisation, le nombre d'usines de transformation du bronze se multiplia sur le continent occidental dès le début du XIXe siècle. Les techniques de transformation du bronze comprennent le moulage, le laminage, le forgeage et l'extrusion, ce qui permet d'obtenir un matériau dur, très résistant et peu sujet à la corrosion.
En France, l'atelier de bronze dirigé par Eugène Soleau, situé rue de Turenne, 127 à Paris, était réputé. Bronzeur, président de la Chambre des Bronzes, successeur du célèbre Louis Kley (1833-1911), Soleau réalisait des pièces qui se distinguaient par leur beauté et leur qualité exceptionnelle. Bien que très impliqué dans la création, Soleau était également connu comme l'auteur d'ouvrages spécialisés et de projets de lois publiés en France à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Une étude sur la propriété des modèles d'art appliqué dans l'industrie parut à Paris en 1889 et apporta à Eugène Soleau sa notoriété. L'auteur justifia sa démarche par l'apparition sur le marché de l'art, en France mais aussi à l'étranger, d'un nombre croissant de contrefaçons, ce qui nuisait à la perception de la qualité de ces produits, au détriment principalement de l'art, mais aussi des industriels. À titre d'exemple, il mentionne que la statuette « Le Triomphe de l'Amour » créée par Jean-Louis Grégoire (1840-1890) a été reproduite à 100 000 exemplaires et vendue en Europe et aux États-Unis. Pour décourager cette pratique d'imitation sans limite, Soleau proposa de modifier la législation française sur ce sujet, en ajoutant de nouveaux articles aux lois de 1793, puis de 1806. Soleau contestait l'idée que « l'art s'arrête là où commence l'industrie ». Pour combattre cette idée et garantir que la valeur de l'art ne soit pas affectée, il suggéra un système de numérotation des pièces d'une série, limitant ainsi la quantité d'objets dans un lot. Ses recommandations trouvèrent finalement un écho, et furent suivies d'importantes modifications législatives en France au début du XXe siècle.
La méthode de travail d'Eugène Soleau, ses exceptionnelles qualités de gestionnaire et son souci de préserver la pureté de l'art incitèrent les artistes de l'époque à collaborer étroitement avec sa manufacture. Parmi eux, Gustave Joseph Chéret, sculpteur et céramiste particulièrement talentueux, occupait une place de choix. Né en 1838, Gustave Joseph commença la sculpture à l'âge de 13 ans seulement. Suivant la mode de l'époque, à 25 ans, Chéret exposa avec succès ses créations au Salon de Paris en 1863. Les talents exceptionnels du jeune artiste incitèrent le célèbre Baccarat à l'embaucher dans son atelier en 1877.
Il réalisa de nombreux dessins de maquettes pour la verrerie Baccarat, ainsi que des dessins de petites et grandes sculptures. Deux ans plus tard seulement, Chéret obtint le Prix de Sèvres pour la réalisation d'un projet de vases de deux mètres de haut. En 1868, Gustave Joseph Chéret épousa la fille d'Albert Ernest Carrier Belleuse (1824-1887). En 1886, il succéda à son beau-père pendant un an à la tête du Département des Beaux-Arts de la Manufacture nationale de Sèvres. L'atelier Carrier Belleuse était situé au 15 rue La Tour d'Auvergne, à moins de 200 mètres du siège de la manufacture de Chaboche. Auguste Rodin fut l'un des habitués de l'atelier entre 1864 et 1870. Parmi les pièces qui ont établi Gustave Joseph Chéret figure la célèbre « Salamandre » (initialement appelée Mica), une porte de cheminée circulaire en éventail, brevetée en 1885 (brevet n° 169875). Le frère de Gustave Joseph, le peintre Jules Chéret (1836-1932), créa la première affiche pour « La Salamandre ». Les œuvres en céramique, en verre et en bronze du maître Gustave Joseph Chéret étaient des œuvres remarquables, dont les motifs décoratifs étaient très variés, allant des motifs végétaux ou zoomorphes, des putti en mouvement, aux scènes mythologiques et aux allégories.
Bien que ses œuvres présentent des décors en léger relief, méso-relief et bas-relief, Chéret se spécialisait dans les décors en haut-relief, quel que soit le support, ce qui laissait parfois penser, à tort, à un décor appliqué. La création de groupes statuaires exceptionnels était l'une de ses préoccupations essentielles. La grâce, la beauté et la perfection de ces créations signées Chéret étaient toujours pleinement appréciées. L'activité créatrice de l'artiste Gustave Joseph Chéret prit fin en 1894. Chéret fut honoré en décembre 1894 par une exposition-vente organisée dans le hall de l'hôtel Drouot à Paris pendant trois jours, occasion qui permit à de nombreuses pièces en bronze et en terre cuite de l'artiste de trouver de nouveaux acquéreurs. L'événement reprit en 2002, au même endroit, mais des pièces appartenant à plusieurs artistes français du début du XXe siècle furent présentées aux enchères.
Le Musée national Peleș possède dans sa collection de métaux une pièce signée Gustave Joseph Chéret, coulée en bronze dans l'atelier d'Eugène Soleau à Paris, intitulée « Idylle ». Il s'agit d'un vase à base circulaire, à panse tronquée, réduite à l'embouchure, avec une large lèvre profilée. Le décor, en léger relief, est disposé dans le sens des aiguilles d'une montre, présentant en détail une histoire d'amour entre une jeune femme et son amant. Le récit se compose de trois épisodes joués indépendamment les uns des autres, mais la rotation du vase donne au spectateur l'impression d'être devant un film muet de la fin du XIXe siècle (initialement, l'auteur a réalisé cette œuvre sur trois panneaux de bronze, mesurant 33,30 cm x 16,30 cm, tous encadrés dans un seul cadre, formant un tableau).
Dans la première composition, une jeune femme drapée, pieds nus, les cheveux attachés en chignon, marche, une fleur à la main, symbole de sa pureté d'âme. Sous le soleil matinal personnifié, qui apparaît près d'un rideau de nuages, un Cupidon la suit, sans qu'elle s'en aperçoive. L'action entière se déroule en été, dans un paysage parsemé de fleurs.
On remarque de légers changements dans la séquence suivante : l'amant a perdu son nœud sur l'épaule. Timide, la main gauche portée à la bouche, courant après la jeune femme, l'amant ose néanmoins lui toucher la taille, sous le regard étonné du soleil. La jeune fille est visiblement surprise, ses gestes étant expressifs : la tête de la jeune femme est légèrement tournée vers celui qui la surprend, ses mains serrent fermement la fleur contre sa poitrine. Le soleil personnifié participe à toute l'action, se montrant en accord avec la jeune fille, ses grands yeux ronds exprimant également la stupeur.
L'audace de l'amante atteint son paroxysme dans le troisième épisode. Le petit putto embrasse la jeune femme tombée à genoux. Ses mains tendues, la fleur tombée de sa main, les expressions de son visage symbolisent sa résistance face au déroulement des événements. Le soleil est en harmonie avec ses sentiments, le trouble de l'astre se manifestant par la position adoptée et l'expression de son visage. Œuvre symboliste, le déroulement des événements peut être interprété comme un film d'amour, où les jeunes femmes innocentes sont touchées par les ailes de l'amour, se laissant finalement séduire.
Bien que la pièce ne présente pas de dimensions impressionnantes (21,5 cm de hauteur, 7,5 cm de diamètre à la base, 8 cm de diamètre à l'embouchure et 9,5 cm de diamètre maximal au corps), elle se distingue parmi les œuvres d'art par la finesse des détails, le symbolisme du sujet, cadré dans le style Art nouveau, et l'attention portée à la technique d'exécution. Joseph Chéret savait attirer l'attention des amateurs d'art sur des événements importants de la vie de ses contemporains, auxquels on s'attardait trop vite.
L'utilisation du thème de l'amour à travers un lyrisme métaphorique transposé dans la conception impeccable de l'oeuvre et le développement du sujet par étapes place l'auteur parmi les créateurs français de qualité.
Comme toute autre pièce créée par Chéret, celle-ci porte également la signature de l'auteur, placée entre le dernier et le premier épisode du récit, légèrement en diagonale, écrite en olographe, au-dessus du nom de la fonderie et de la ville : Joseph Chéret. E. SOLEAU Paris.